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« Classé X »
La fabrique des élites
Un polytechnicien témoigne
 

Dans « Classé X », Teodor Limann nous guide pour une plongée au cœur de la "fabrique des élites" françaises : des classes dites « préparatoires » aux grandes écoles et aux « grands corps »...

Plutôt qu’un enquête sociologique sur les vertus et les défauts du système, Teodor Limann a choisi de raconter à la première personne son propre parcours, de Maths-Sup à la prestigieuse « X », l’école polytechnique dont il est sorti diplômé à la fin des années 90. Un parcours (presque) tracé d’avance pour ce « fils de profs, bon élève, fort en maths »… Son récit illustre la logique française de sélection impeccable des futures élites dirigeantes par le filtre de quelques disciplines académiques – surtout les mathématiques – qui scelle, très jeune et pour la vie ! un destin social. Il confirme que le milieu des enseignants et des hauts fonctionnaires est le terreau familial des futurs « grands » diplômés. L’élite républicaine s’auto-reproduit.
« En France, résume Teodor Limann, le diplôme est une épitaphe, au lieu de n’être qu’un épisode »…

Ce livre bref, écrit d’une plume alerte, à la fois critique et didactique (l’auteur prodigue une série de conseils à ceux qui sont tout de même prêts à « sacrifier leurs meilleures années à la poursuite d’un diplôme » ...) fait suite à son essai grinçant sur les vicissitudes de la vie de bureau, « Morts de peur », dont Consulendo avait rendu compte.
Une écriture en guise de cure, qui a conduit Teodor Limann à tomber le masque pour accepter sa véritable identité : « une renaissance » !

Nous reprenons, ci-dessous, de larges extraits du dernier chapitre de son ouvrage, intitulé « Regain ».
J.G.

- « Classé X »
Petits secrets des classes prépas
Les empêcheurs de penser en rond/La Découverte – 2009 – 140 pages

« Né sous X »

Damien Lorton « J’ai mis beaucoup du temps avant de pouvoir dire calmement, sans craindre d’être outrecuidant, et sans non plus évacuer la question, que je sortais de Polytechnique. Lorsqu’on m’interrogeait sur ma formation, j’ai longtemps répondu que j’avais fait une école d’ingénieur, sans préciser laquelle. Bref, je n’assumais pas réellement ce titre, tout en continuant à le revendiquer et à l’exploiter professionnellement. Echapper à l’emprise de cette mauvaise dialectique m’a demandé beaucoup d’efforts et quelques années de psychanalyse. On devient vite le polytechnicien de service, au travail, dans sa famille, même proche, parmi ses amis, même intimes. Je n’en parle pourtant jamais, mais cette étiquette phosphorescente brille en secret, et déteint. Quand ce ne sont pas les expressions populaires qui la font resurgir : « pas besoin d’avoir fait Polytechnique pour … », ou inversement, « il faut sortir de Polytechnique pour comprendre comment ça marche » (alors que, précisément, le moindre mode d’emploi me donne des sueurs froides)…

Malentendus.
Ce diplôme fut parfois à la source de malentendus avec certains de mes employeurs, convaincus par exemple que je maîtrisais parfaitement la comptabilité alors que je n’en avais pas suivi le moindre module. Il m’entraîna là où je n’avais pas nécessairement prévu d’aller, jusqu’à me retrouver dans une Direction financière en me demandant bien ce que j’étais venu y faire. Seul membre de ma famille à rentrer dans une grande école, je n’en connaissais pas les dessous et fis des choix que je considère aujourd’hui comme absurdes. C’est à la sortie de l’école que se révèlent les héritiers, les affranchis, bien conseillés, ou seulement dégourdis. Comme une mer qui se retire, elle découvre à la fin de son mandat un relief complexe et inégal, où le social reprend progressivement ses droits.

J’ai l’impression d’avoir beaucoup souffert et d’avoir beaucoup reçu. Ces deux réalités coexistent sans que l’une ne diminue ou ne compense l’autre. Cet apprentissage m’a donné force et méthode, et m’a aussi laissé des stigmates, ces travers de bon élève dont j’ai tant peiné à me défaire par la suite. Lorsque ma scolarité se termina, je quittai l’école avec mon précieux sésame d’X-Ponts, et le sentiment d’avoir atteint mon objectif, d’avoir rempli la mission familiale qui m’était implicitement assignée, bref d’avoir fini mon travail, alors qu’il ne faisait bien sûr que commencer. (…)

Le métier est d’abord une affaire d’odeur.
Alternativement tenté d’arborer et de brûler ma couronne, en éliminant véritablement cette ligne de mon curriculum-vitae, j’ai finalement choisi de la ranger. Comme le souvenir d’un passage important de ma vie que je ne peux pas plus passer sous silence que revivre sans cesse, dans la nostalgie circulaire et morbide des « anciens ». Selon le barème de la psychanalyse, les fils de profs en prennent pour dix ans, ceux qui ont réussi une grande école d’ingénieur en prennent pour vingt, et, parmi ceux-ci, les littéraires contrariés sont condamnés au divan perpétuel, assorti d’une peine de sûreté incompressible de trente ans. C’est toute l’ironie du système de sélection à la française que de leur ouvrir la voie de l’entreprise, alors qu’ils la fuient pour ne pas avoir été élevé dans ce désir. Le métier est d’abord une affaire d’odeur, celle que l’on renifle étant enfant, l’odeur de la pipe répandue par son père en circulant dans les allées de son atelier, ou l’odeur de craie et d’encaustique des salles de classe. On ne peut rien y faire, pas davantage que modifier ses gènes. C’est dans ce creuset paradoxal que s’est fabriquée une génération de diplômés romantiques, insatisfaits, préférant se chercher plutôt que se tromper (…). Comme disait De Gaulle, « le plus difficile, ce n’est pas de sortir de Polytechnique, c’est de sortir de l’ordinaire ». Je suis heureux de déborder du moule, même si ce n’est pas toujours très confortable.
Né sous X, je traque ma véritable identité. Et cette quête est une renaissance. »

Damien Lorton

- « Classé X »
Petits secrets des classes prépas

Les empêcheurs de penser en rond/La Découverte – 2009 – 140 pages

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